Pensée
Il était en train de penser à sa journée. A tout ce qu’il avait fait. Il ne trouvait pas le sommeil. Il se retourna puis pensa à demain. Il ne voyait pas grand chose, et il ne voyait pas plus loin que demain. Il se mis à penser à l’été prochain, il voulait qu’il y ait du soleil, qu’il fasse beau, qu’il fasse chaud. Tout de suite il se mis à repenser à l’été dernier. Celui qu’il avait passer avec ses amis, un été où il avait fait plein de choses. Il avait fait du vélo quelques fois avec un ami, du basket et du foot, un barbecue chez un ami, une soirée piscine, plein de soirées à boire, entre amis, et il faisait bon. Il repensait subitement à un peu avant, à Paris, avec sa dose de bons côtés, sa sœur, ses amis, leurs sorties, il pensait qu’il avait trop chaud le soir, comme maintenant, et qu’il ne pouvait pas dormir non plus. Il pensait à d’autres choses moins agréables. Il décida de penser à autre chose. Sans le vouloir il se mis à penser à Elle, à leurs vacances ensembles, tous les deux, ou avec des amis, il y a de cela si longtemps. Il se rappelait leur bonheur, la meilleure période de sa vie. Il pensait aussi que c’était en même temps la plus triste de sa vie, puisqu’il n’avait jamais supporté le bonheur, il pensait qu’il ne le méritait pas, que c’était trop beau pour lui, trop parfait, alors il se revoyait désagréable, il se revoyait en train de sombrer. Il se demandait comment ça aurait pu être autrement, puis il se dit que ça aurait certainement fini de la même manière, que la situation était dure mais supportable, et bien meilleure comme ça. Mais il ne pouvait s’empêcher de se demander. Puis il se dit qu’avec des « si » il ne serait probablement pas là aujourd’hui… d’ailleurs où serait-il et surtout que ferait-il ? avec qui ? Il se disait qu’après Elle, il n’avait jamais été capable d’aimer quelqu’un, il n’y arrivait plus, il pensait avoir tout donner, mais il savait qu’il n’avait juste pas fait les efforts que toutes ces filles méritaient. Puis il voulu penser à autre chose, car cela ne l’aidait pas à dormir. Son réveil affichait 2h37, il devait se lever dans 5 heures. Il devait penser à quelque chose d’apaisant. La plage, le remous des vagues, il entendait les vaguelettes calmes, puis il les voyait, dans la lueur des quelques lampadaires, ces douces vagues se glissant sur le sable chaud et endormi d’Espagne. Puis il se revit enfant, plus jeune, sortir de l’eau avec son bodyboard. L’eau piquant sa blessure sous le pectoral droit. Il s’était coupé et saignait. Sa blessure était devenu une cicatrice, et aujourd’hui ce n’était plus qu’une tâche. Alors il se revit en vacances avec Elle, quand il faisait du boadyboard, dans une atlantique déchaînée, Elle l’attendait sur le bord, allongé sur la plage, quand il revint exténué elle l’aidé à enlever sa combinaison. Il repensa Aux vacances qu’il n’avait jamais passées avec un de ces amis, alors qu’ils s’étaient toujours promis de passer une semaine dans le sud ou l’ouest de préférence, là où il y a des vagues, pour faire du body-board, son ami serait venu avec sa petite amie, et lui aurait emmené la sienne, car il en aurait eu une… mais quand il y repensa, il se vit seul. Puis il pensa au jour où il rencontra pour la première fois un de ses amis sur une plage. Un inconnu, le visage triste, le regard perdu, un verre de whiskey à la main, assis sur la digue. Lui et ses amis regardaient l’inconnu, le rejoignirent, lui parlèrent, puis il fut rejoint par quelqu’un d’autre, un autre ami aujourd’hui, quelques années après. Puis il se vit soudain 15 ans plus tard, dans son salon, seul, il s’ennuyait. Puis un bébé arriva en rampant sur le sol, il se demanda s’il l’aimait, il se dit que oui peut-être. Puis une femme arriva, il ne put voir son visage, il vit ses pieds, des chaussures à talons rouges, elle, il savait qu’il ne l’aimait pas. Mais il voulait l’aimer. Il n’y arrivait pas. Il se vit 15 ans plus tard, triste, dans une solitude partagée. Le salon était froid et simple, très sobre, comme il aimait, le seul élément chaud était une moquette beige pâle. Puis, à mesure que la femme avançait, des bibelots arrivaient dans tous les coins, elle envahissait son espace, elle le transformait en un endroit chaud et aux styles mélangés et dépareillés. Il voulut sortir. Il voulut mourir. 3h09, sa nuit serait courte. Il pensa à ses vacances, très jeune, chez ses grands parents. Il pensait à l’ennui. En se retournant dans son lit, agacé par la grosseur et la chaleur de ses couettes entremêlées, ne trouvant pas de position idéale, il se revit encore chez ses grands parents, dormir avec sa sœur, tous les deux incapables de dormir, un soir de noël, sachant que de l’autre côté de la pièce, ce qu’ils attendaient depuis des semaines se préparait. Il se sentait comme cet enfant qu’il avait été, 15 ans auparavant, à la veille des cadeaux de noël. Excité, il jouait avec les muscles de ses jambes, les faisant trembler, remuant le matelas. Puis il joua de la même façon avec ses pectoraux. Il ne savait pas quoi faire. Il savait qu’il été trop tard pour boire une infusion qui n’aurait aucun effet, spécialement après avoir bu tant de caféine toute la journée, et habitué à n’avoir dormi toutes ses années. Il se disait qu’il aimerait avoir des somnifères. Quelque chose qui l’apaiserait, le ferait se sentir bien, tout oublier. Puis il se rappela une fois quand, dans le lit, elle lui demanda s’il en avait pris un, il avait à peine grommelé en se retournant, furieux contre lui-même, contre elle de l’aimer, lui tournant le dos. Elle ne dit rien, ce qui était le pire pour lui faire comprendre sa désapprobation. Elle était furieuse mais cela faisait longtemps qu’elle n’avait plus besoin de le dire, ils se comprenaient sans parler. Cela lui avait fait connaître l’inspiration, mais pas naturelle, il avait voyagé dans un univers incohérent plus d’une fois, mélangeant au petit matin, rêve et réalité. Ses souvenirs s’échappaient, mais inconsciemment il s’en inventait d’autres. Pendant plus de deux ans il avait vécu dans la confusion, ne pouvant être sûr de la véracité de certains faits. Il se revit, pendant la journée, exténué, incapable de se concentrer, ses médicaments ayant encore de l’effet car ils avaient été pris trop tard dans la nuit. Mais il était bien. Et il retournait dans son monde imaginaire, interrompu par des reprises de conscience subites, des tapotements sur l’épaules, des sonneries marquant la fin des cours, l’intonation soudaine d’un professeur s’adressant à un autre élève au fond de la classe. Il se mit à essayer de penser à quelqu’un d’autre, quelque chose d’autre, une autre période. Il se dit que ce lit était bien trop grand pour une seule personne, surtout quand il est 3h34. Et ce fut la dernière chose qu’il se dit avant de tomber enfin dans le sommeil, pour les quelques heures qu’il lui restait à dormir avant d’affronter une autre journée similaire.